Dans des articles dédiés (« la Voie lactée » et « la naissance de la Voie lactée ») nous avions résumé les principales caractéristiques de notre galaxie, rappelant au passage que ces notions qui nous paraissent aujourd’hui évidentes datent de moins d’un siècle.
Nous savons que la Voie lactée est une galaxie comme il en existe beaucoup : une spirale en rotation organisée autour d’un disque de poussière, de gaz et, bien sûr, d’étoiles… Ce disque aplati est doté de bras spiralés tournant autour d’un centre brillant, le bulbe galactique. Mais voilà que le satellite Gaia de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) vient de bousculer nos certitudes en révélant un étrange phénomène : une gigantesque vague de matière en mouvement parcourt une grande portion du disque de la galaxie, un peu à la façon dont l’eau dormante des marais peut être soulevée par des ridelles si on lui jette une pierre. Comment expliquer cette découverte inattendue ?
Avant Gaïa
Plusieurs signes indirects rassemblés au fil des décennies laissaient supposer que le disque de la Voie Lactée n’était pas uniformément plat mais présentait une déformation de ses bords appelée « warp » par les scientifiques anglo-saxons (to warp en anglais veut dire tordre ou déformer).
Cette anomalie portant sur des dizaines de kiloparsecs (un kiloparsec « vaut » un peu plus de 3200 années-lumière) a été suspectée dés les années 1950 grâce aux émissions radio de l’hydrogène neutre (c'est-à-dire les atomes d’hydrogène non ionisés et non moléculaires). Ces émissions radio suggéraient que le plan de notre galaxie était relevé d’un côté et abaissé de l’autre sans qu’on puisse l’expliquer ce qui, par la suite, a entraîné des années d’observations et de tentatives d’interprétations plus ou moins fantaisistes. Ont alors été évoquées la présence d’un nuage intergalactique voire celle d’un halo sombre et la force d’attraction exercée par les galaxies satellites de la Voie lactée que sont le Grand et le Petit nuage de Magellan. Plus récemment, mais nous y reviendrons, c’est une petite galaxie elliptique découverte en 1994 (le Nain du Sagittaire - ou gr dSph - dont les étoiles sont actuellement absorbées par notre galaxie) qui a été mise en cause… Mais trop d’explications potentielles laissent supposer qu’on ne sait pas grand-chose…
Voie lactée par Serge Brunier (désert d'Atacama, Chili)
Gaïa
Le 19 décembre 2013, depuis l’ère de lancement de Kourou en Guyane, l’agence spatiale européenne a assuré la mise en orbite de son satellite d’astrométrie et de photométrie Gaïa dont la mission principale était de cartographier en 3D la Voie lactée. Cette opération n’était pas une petite affaire puisqu’il s’agissait de mesurer les différentes positions, les distances et les mouvements de deux milliards d’étoiles ! Pas que des étoiles d’ailleurs puisqu’étaient aussi concernés quasars, astéroïdes et, de façon plus générale, tous les objets exoplanétaires détectables par leurs effets sur la luminosité ou la position. Le stallite Gaïa a cessé de fonctionner en 2025 après 12 ans de bons et loyaux services mais la clôture physique proprement dite de la mission n’en est pas la fin puisque les données recueillies continuent d’être exploitées et le seront durant les dizaines d’années à venir.
Outre la carte 3D de la Voie lactée qui permet de tenter de reconstituer l’histoire de sa formation, la moisson de renseignements a été considérable dans bien des domaines. On peut entre autres citer :
* contribution à la recherche d’exoplanètes, à la détection d’amas stellaires et à l’étude fine de systèmes multiples, notamment les binaires serrées,
* planification spatiale des flux d’étoiles, surtout ceux hérités de galaxies cannibalisées et donc identification d’anciennes fusions,
* analyse fine des populations stellaires (l’âge, la métallicité, les cycles d’activité des étoiles variables, de géantes rouges ou bleues, de naines blanches, etc.) le tout conduisant à la construction d’un diagramme de Hertzsprung-Russel d’une précision sans précédent, le plus détaillé de toute l'histoire de l'astronomie.
diagramme de Hertzsprung-Russell d'après Gaïa
* étude des quasars de référence ainsi que celle des galaxies proches (de leur structure et mouvements)
* observation de l’espace interstellaire et de sa poussière, des bulles créées par les supernovas ainsi que celle des nuages moléculaires et de leurs pouponnières stellaires,
* sans oublier l’étude in situ de la physique fondamentale et la réalisation de tests relativistes (preuves de la théorie de la relativité générale).
On le voit, la tâche accomplie par la petite machine a été considérable et a certainement contribué à faire avancer l’astronomie. Pourtant la communauté scientifique a été particulièrement impressionnée par une observation qui n’était pas réellement attendue : une grande vague galactique…
Grande vague galactique
En effet, les dernières données rapportées par Gaïa ont surpris les scientifiques : une ondulation gigantesque parcourt le disque externe de la Voie lactée. Cette « grande vague » de matière (comme l’appellent les rapporteurs de l’étude) est un déplacement touchant des milliards d’étoiles sur des dizaines de milliers d’années-lumière. Après avoir étudié de façon précise les trajectoires de plus de 20 000 jeunes étoiles (notamment des géantes bleues et des étoiles variables de type céphéides), il a pu être affirmé que le phénomène concerne les étoiles (et autres objets) sur une distance que l’on estime comprise entre 30 000 et 65 000 années-lumière. (Rappelons pour mémoire que le disque de notre galaxie s’étend sur environ 100 000 années-lumière). L’événement est donc loin d’être négligeable.
Précisons également que le mouvement, s’il est bien spatial, se manifeste aussi par de notables vitesses verticales perpendiculaires au plan du disque associées à une amplification du phénomène au fur et à mesure que l’on se rapproche des régions périphériques.
Ces constatations suggèrent qu’on a affaire à la propagation d’une onde gigantesque analogue, toutes proportions gardées évidemment, à ce qu’on peut observer à la surface d’un fluide perturbé par un élément extérieur. Inutile de préciser que cette découverte balaie l’image classique d’une galaxie uniforme et parfaitement stable et remet en question la vision que l’on avait de la dynamique stellaire globale.
Les causes
Une question vient immédiatement à l’esprit : quelle peut bien être la cause d’un phénomène d’une telle ampleur ?
Plusieurs hypothèses sont avancées sans que l’on puisse encore conclure de manière catégorique :
Le passage d’une galaxie naine
Comme nous le soulignions en préambule, les scientifiques se sont beaucoup intéressés à une galaxie naine récemment découverte (1994), la galaxie naine du Sagittaire (Sgr dSph) car il est à présent bien établi qu’elle perturbe réellement la Voie lactée en laissant des traces dynamiques dans le disque galactique (oscillations verticales du disque, déformation du halo stellaire, etc) : c’est un exemple parfait de cannibalisme galactique au cours duquel une grande galaxie déforme la plus petite. Alors, l’affaire est-elle entendue ? Eh bien non, car la « Grande vague » ne correspond pas vraiment à l’empreinte type de Sgr dSph. On sait en effet que cette Grande Vague se propage depuis le centre galactique vers l’extérieur en affectant des milliards d’étoiles sans que l’on puisse mettre en évidence la présence d’un « intrus ». Or, et c’est là que le bât blesse, notre galaxie naine orbite en dessous du plan galactique et traverse le disque de notre galaxie en des endroits parfaitement identifiés où elle entraîne des oscillations localisées dont l’ampleur ne peut être comparée à celle de la Grande Vague. La galaxie naine du Sagittaire n’est donc probablement pas en cause et si la Grande Vague est en rapport avec une autre galaxie démembrée par la Voie lactée, celle-ci reste à découvrir…
galaxie Nain du Sagittaire
Il pourrait alors s’agir d’une perturbation interne affectant les bras spiraux ou la barre centrale (on sait à présent que la Voie lactée en est pourvue), perturbation entraînant naturellement des ondes mais ici aussi les scientifiques restent sur leur faim car ils doivent bien reconnaître qu’un phénomène de ce type ne peut expliquer à lui seul l’ampleur observée.
La matière noire : outre le fait non négligeable qu’on n’a jamais réussi à identifier la moindre molécule de cette hypothétique matière noire, il faudrait imaginer qu’une surdensité de cet élément traverse actuellement la Galaxie mais sans laisser de trace visible : l’existence de la matière noire est soupçonnée sur des signes indirects (comme, par exemple, la vitesse des galaxies dans les amas ou la rotation trop importante des étoiles en périphérie des galaxies spirales), signes inexistants ici, même si cette hypothèse est cohérente avec la propagation régulière de l’onde.
Et s’il s’agissait tout simplement d’une instabilité interne du disque galactique ? On pourrait imaginer que celui-ci est le jouet d’un état oscillatoire auto-entretenu, ce qui éviterait de recourir à une explication par un phénomène externe et expliquerait la cohérence de l’onde. Toutefois se pose une autre question : on parle d’un ample mouvement concernant des milliards d’étoiles ce qui demande une énergie gigantesque dont on voit mal d’où elle pourrait provenir.
La superposition de plusieurs des causes que nous venons de détailler : les données dont nous disposons ne permettent hélas pas de conclure…
Comme il l’est écrit plus haut, trop d’explications possibles nous prouvent qui’il n’en existe aucune de satisfaisante. Et donc ?
Gaïa a peut-être déjà la solution
Les données que nous venons d’évoquer font partie de la troisième livraison de Gaïa qui a permis une reconstitution aiguisée de la structure dynamique de la Voie lactée et donc de la découverte de la Grande Vague. La prochaine livraison de données (DR4) est prévue pour la fin de l’année 2026 et elle contiendra d’après les spécialistes une étude encore plus approfondie, notamment des céphéides, qui nous apportera peut-être des débuts de réponse.
Une chose est néanmoins certaine : on ne regardera plus notre galaxie de la même façon : la représentation traditionnelle d’un disque galactique pour l’essentiel stable et figé (à l’exeption de ses bords) laisse la place à la notion d’un modèle interactif et mobile influencé en permanence par l’héritage de son passé.
De ce fait, si tous les éléments matériels de la galaxie – y compris les gaz – sont concernés par ces mouvements, cela veut dire que les nouvelles étoiles « héritent » d’une dynamique préexistante et donc que nous devons revoir nos modèles de formation stellaire qui ont toujours été édifiés en tenant compte d’un disque quasi fixe. Une autre conséquence de cette constatation est qu’on va pouvoir avec bien plus de précision cerner les différentes fusions anciennes de notre galaxie et, par extension, de toutes les autres galaxies ce qui, d’un point de vue cosmologique est considérable.
On attend donc avec impatience la suite des données relevées par Gaïa.
Sources :
* revue Science & Vie, n° 1299, décembre 2025
* Encyclopaedia Britannica
* Wikipedia France, Wikipedia US
Images :
1. satellite Gaïa (source : ESA)
2. Voie lactée par Serge Brunier
3. diagramme de Hertzsprung-Russell par Gaïa (source : ESA)